Du Concours général au combat pour les Lettres classiques

[Article paru dans le n° 56 de la Lettre de l’Association des lauréats du Concours général, décembre 2004]

par Jacqueline de ROMILLY, de l’Académie française

Le Concours général a sans doute joué un assez grand rôle dans ma vie: j’étais élève de première lorsque j’ai remporté le premier prix de version latine et le second prix de version grecque; or c’était la première année où les filles avaient le droit de participer à ce concours. C’est pourquoi ce petit événement fit alors grand bruit. Cela fut donc un grand moment pour moi; et il est possible que cela ait eu quelque influence dans l’orientation de ce qui allait être ma vie : le latin et le grec, l’enseignement, les lettres en général.

Plus tard, je suis revenue, fidèlement, à l’Association. J’en ai même été présidente. Mais j’ai surtout le souvenir de l’atmosphère qui y régnait, et que j’ai aimée. Je pense souvent à ceux avec qui nous nous occupions de tout cela, et d’abord à Maurice Schumann, qui m’y a accueillie avec la générosité chaleureuse qui était la sienne; plus tard, il y a eu Henri Quéffelec, avec son regard bleu et sa gentillesse. Surtout, il y avait tous ces jeunes dont je me plaisais à retrouver chaque année la confiance et l’espérance. Si je suis moins fidèle à présent, c’est que l’âge, trop souvent, me retient à la maison.

Mais je n’ai pas changé. Et quelques extraits d’un livre d’entretiens qui vient de paraître aux éditions de Fallois sous le titre Une certaine idée de la Grèce, entretiens qui se sont déroulés avec Alexandre Grandazzi, un latiniste, peuvent en donner quelque idée. On y trouve un peu tous les aspects de mon activité, y compris les plus austères. Car il y en a eu. Et je m’étonne parfois en pensant à tout le temps que j’ai consacré à des recherches lentes et obstinées. Je tentais d’éditer et de traduire l’œuvre de Thucydide. J’avoue, dans le livre, que cela a été fatigant; mais cela a aussi été beau:

« Il faut dire d’abord que c’est un jeu merveilleux de se mesurer à un texte aussi dense, connu pour sa difficulté dès l’Antiquité, et où, à force d’attention, on découvre que chaque mot a sa valeur, qu’il fait écho à un autre situé bien plus loin, que la construction cache des intentions, révèle un sens. Il m’arrivait de passer une journée entière sur une phrase d’une ligne, à comparer les interprétations, à faire des rapprochements avec des passages voisins ou bien des textes d’autres auteurs, et j’avais le sentiment, à chaque fois, d’approcher d’un peu plus près une pensée qui en valait la peine et que je ne dominerais vraiment que plus tard. »

Et j’explique alors que la pensée de Thucydide, qui me donnait tant de mal, s’appliquait étonnamment aux expériences que je vivais, aux problèmes de la guerre, aux problèmes de la conquête, de l’impérialisme, mais aussi aux problèmes de la vie dans la cité et de la démocratie. Un des chapitres du livre est même entièrement consacré à cette idée de démocratie que nous ont léguée les anciens Grecs.

Mais, à côté de la recherche, j’ai toujours été passionnée par l’enseignement. Je l’ai pratiqué à tous les niveaux. J’ai tenté de dire ailleurs l’utilité extraordinaire qui peut s’attacher à l’étude de ces langues à la fois si proches et si différentes de la nôtre. Et, en même temps, j’ai toujours apprécié tout ce que le contact avec les textes mêmes apporta, intellectuellement et moralement, à chacun de mes élèves, même aux plus jeunes. Ainsi j’ai écrit dans le livre, en réponse à Alexandre Grandazzi, les lignes suivantes:

« Je ne voudrais pas oublier ce que vous avez appelé l’argument éthique. L’étude de ces grands textes grecs, si beaux littérairement et si pénétrés des grandes valeurs civilisatrices et morales, communique peu à peu, je l’ai souvent observé, une sorte de familiarité avec ces valeurs qui, après cela, aident à se forger à soi-même un idéal de vie. On trouve par exemple dans ces textes antiques l’éloge de la cité et de la démocratie, de l’héroïsme et de la générosité, de la tolérance et de la douceur, et c’est pourquoi ces études ont cette valeur morale qui me paraît très importante. Je me souviens ainsi d’un jour, pendant la guerre, où, à Montpellier, j’expliquais à une classe un texte de Lysias: cet auteur, qui vivait à Athènes au début du quatrième siècle avant J.-C., y dénonce les mesures prises alors contre les étrangers résidents – que les Grecs appelaient « métèques ». Je me rappelle encore le brusque silence qui se fit parmi mes élèves, leur surprise et leur émotion. Sans le dire, chacune d’elles pensait aux rafles et aux persécutions contre les juifs: l’étude de ce texte, vieux de plus de deux mille quatre cents ans, leur avait d’un coup révélé toute la monstruosité de ce qui s’accomplissait alors. »

Ce sont là des idées sur lesquelles je suis souvent revenue, avec plus ou moins de détails. Comment ne l’aurais-je pas fait ? Peu à peu, en effet, je voyais ces études méconnues, rejetées par l’administration à des heures ou dans des conditions décourageantes, quand les cours n’étaient pas purement et simplement supprimés; tout était fait pour décourager d’éventuels élèves. Cela était vrai surtout de l’enseignement secondaire, où ces études ont une telle utilité formatrice et sont d’autant plus utiles qu’on les pratique plus jeune. Ces luttes ont été fatigantes, certes. Mais j’ai conscience qu’elles étaient essentiellement utiles et qu’il ne fallait pas, qu’il ne faut pas céder. Dans le livre, il est question de ces combats:

« Je suis contente que ce dernier entretien ait porté sur les combats que j’ai menés, en collaboration avec bien d’autres, pour la défense des études classiques, et des études grecques en particulier. Ces luttes ont occupé, au cours de ces dernières années, presque tout mon temps, et mes dernières forces. Il me semble avoir connu toute une série de démarches, de déboires, d’espérances, de correspondances et d’entreprises ! Et aujourd’hui, à la fin de ma vie, voilà que ce combat continue et que je m’y donne tout autant qu’auparavant. Pourtant, il y faut vraiment du courage. Car il est un peu amer de voir disparaître un domaine d’études pour lequel on a vécu et dont on a pu constater qu’il était profitable pour tous, qu’il éveillait l’esprit, qu’il donnait de la joie, du courage et de la clarté dans la pensée. Et pourtant, comment ne nous sommes-nous pas découragés ? Il me semble que, depuis plus de vingt ans, nous n’avons pas eu une seule bonne surprise. Les ministres se sont suivis les uns après les autres. Plusieurs ont eu pour nous des paroles fort encourageantes; et on semblait profondément convaincu de ce qu’il fallait faire: ou bien ils y ont renoncé, ou bien leur parole a été étouffée en passant par les bureaux du Ministère, les décisions des Rectorats, les nécessités, plus ou moins impérieuses, où se trouvaient les chefs d’établissement. Il était plus simple de décourager parents et élèves; il était plus simple d’éliminer des options encombrantes, aux avantages peu évidents. Comment alors espérer que des élèves, ou bien leurs parents, s’entêtent à réclamer des enseignements pour lesquels on leur donnait si peu d’encouragements et qui n’étaient même pas l’ouverture à une profession ? Le résultat ne s’est pas fait attendre. Chaque année nous avons vu fermer des classes… »

Or, si ces combats étaient durs, ils le sont moins que ceux que nous avons à livrer actuellement. Quelques mois après la parution de ce livre et alors que l’on avait tout fait pour décourager la demande en ces deux disciplines, voici que l’on supprime d’un coup presque toutes les classes où elles étaient enseignées, sauf un ou deux établissements par académie. Cela signifie condamner le latin et le grec. La lutte est donc, dès lors, devenue vraiment décisive. Nous nous sommes lancés dans l’action; des associations diverses se sont groupées, rédigeant une pétition commune; et des adhésions ne cessent d’arriver en masse. Parmi ces associations, les unes sont professionnelles, les autres ne le sont pas, groupant seulement, mais par milliers, les gens attachés à notre culture. L’Académie française s’est associée à nos vœux, ainsi que l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Nous en sommes là, en pleine action.

C’est donc une étrange fidélité qui aura animé, en fin de compte, ma vie et mes activités. Depuis le temps du Concours général jusqu’à l’heure actuelle, où je suis désormais si avancée en âge, j’ai continué obstinément dans la voie que m’avaient montrée tant de générations de maîtres respectés, et que, à l’expérience et au contact direct de l’enseignement, j’avais jugée bonne et utile entre toutes. Et aujourd’hui, où rien n’est résolu, je me trouve vivre dans la crainte, mais aussi dans l’espérance.


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